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Из России с любовью / From Russia with love

Dans les coulisses du métro moscovite

Un beau dimanche de janvier, nous décidons, Charlotte et moi, de braver les -29° degrés Celsius, pour aller à Ismaïlovo, le fameux marché aux puces situé à l'ouest de Moscou.

Les habitués de ce marché, les flâneurs du dimanche après-midi, savent qu'au milieu de ces nombreuses échoppes aux toits bulbés, se trouve l'échoppe d'Aliona, cette jeune étudiante russe qui, avec ses amis, passe son week end à griller des chachliks, ces brochettes russes.

Ce jour-là, le froid a dissuadé les touristes de venir acheter leurs souvenirs. Quant à nous, c'est le nez gelé et les cils des yeux givrés que nous nous dirigeons vers l'échoppe d'Aliona. Chaudes retrouvailles avec Charlotte, qui la connaît déjà. Pour fêter ces retrouvailles, Aliona nous offre à chacune un shot de vodka. Puis elle nous conduit dans la petite cabane en bois juste derrière pour déguster "au chaud" nos chachliks, arrosés par deux autres shots de vodka chacune, aux frais de la maison. Rechauffées par ce déjeuner très russe, nous nous promenons dans le dédale des échoppes, parmi les matriochkas, les chapkas, les vieilles peintures russes, etc. "Finalement, il ne fait pas si froid que ça!" Inconscientes que nous sommes …

 

 

 

 

Au bout de dix minutes, le froid commence doucement à s'insinuer à travers la quatrième couche de vêtement et nous décidons de nous diriger vers le métro. Nos mains, sorties dix secondes de nos gans pour prendre une photo, nous font terriblement souffrir. Nous ne sentons plus nos doigts mais seulement d'horribles tiraillements. Notre nez pique et c'est comme si, à l 'intérieur, tout était gelé. Vraiment, des sensations très particulières. Je ne peux m'empêcher de penser à l'enfer qu'ont dû vivre nos ancêtres français, tragiques héros de la Bérézina, ou encore toutes ces pauvres victimes du goulag. Au bout d'un moment, la douleur est telle que nous commençons à courir pour nous mettre au chaud dans le métro. Grosse erreur. Au début tout va bien. Mais quelques secondes après être rentrées dans la station de métro, alors que nous dansons d'un pied sur l'autre pour essayer d'oublier la douleur de nos mains gelées, je me sens tout d'un coup partir, prise d'un intense vertige. Le froid-chaud a été trop brutal. Incapable de rester debout, je m'assois, ou plutôt je m'effondre contre le mur de la station. Charlotte me rassure, me donne quelques petites claques sur le visage, sans aucun effet. Incapable de parler, je réussis à lui faire comprendre que ça va. Mais alors que je me redresse un peu, je l'aperçois qui commence elle aussi à se sentir mal. Je la vois jeter brusquement son sac à dos par terre, lancer sa grosse doudoune sur le sol et s'effondrer elle aussi à côté de moi. Je vous laisse imaginer la scène: deux jeunes Françaises en sueur, effondrées par terre, la détresse dans les yeux, au bout de leur vie, leurs affaires étalées un peu partout autour d'elles, et essayant mutuellement de se rassurer. Finalement un agent de la sécurité en civil arrive, un vrai Russe, costaud, pourvu d'une généreuse bedaine. Il appelle une policière qui parle anglais, pour nous aider. Celle-ci accourt alors et nous demande ce qu'il s'est passé. Je suis juste capable de lui bredouiller en russe "trop froid, trop chaud".

L'agent de sécurité et la policière nous aident à nous relever. Dans un effort surhumain, nous parvenons à nous remettre debout, mais non sans tituber. Alors que tout semble tourner autour de nous, nous nous voyons passer une porte étroite.

 

De l'autre côté de la porte, nous suivons un couloir gris pour pénétrer ensuite dans un petit bureau, du genre vieux QG militaire, où nous nous affalons sur un vieux canapé. L'agent de la sécurité s'assoit en face, à son bureau. Il nous fixe en rigolant, alors que nous continuons d'enlever toutes nos couches. Mon corps a réagi très violemment et je transpire maintenant à grosses gouttes. Il nous sert à chacune un verre d'eau. On tenterait de me persuader que je viens de subir un interrogatoire mené par un gros agent du KGB, que j'y croirais.

Alors que nous reprenons doucement nos esprits, nous commençons à comprendre l'insolite de la scène. Nous engageons la conversation avec l'agent de sécurité, Sergueï. Il nous assure qu'en général, les touristes européens ne viennent pas à Moscou en hiver. Maintenant, on comprend pourquoi. Puis il nous propose un cognac. Ce à quoi nous rigolons. Nous déclinons l'offre poliment. Mais il insiste ! Une fois, puis deux fois… Au bout de la troisième fois, Charlotte et moi nous regardons d'un air complice et acceptons l'offre. Après tout, vu notre état de faiblesse, un petit cognac ne peut que nous requinquer. Il nous invite alors à nous asseoir autour du bureau. Nous le voyons se lever, se diriger joyeusement vers une vieille armoire soviétique. Il en ouvre la porte en verre et déplace religieusement un vieux livre rouge. Derrière ce livre se trouve, dans une belle boîte, une bouteille de cognac. Et pas n'importe lequel ! Un vieux cognac fabriqué dans les montagnes d'Arménie. 

Il sort ensuite d'un autre emballage deux beaux verres à cognac. A présent, c'est nous qui rigolons. Mais un cognac ne peut être savouré correctement sans un ... cigarillo ! Sergueï ouvre un tiroir de son beau bureau et en sort, toujours aussi joyeusement, un cigarillo dominicain. Il m'initie à l'art du cigarillo. Suivant ses instructions, je trempe le bout de mon cigarillo dans le cognac pour ensuite tirer dessus. Le goût est délicieux.

 

En dernier lieu, Sergueï apporte des chocolats russes sur une petite assiette. Traitées comme des reines par notre héros Sergueï, nous reprenons rapidement des couleurs. Au milieu d'un petit moment de silence durant lequel Charlotte et moi savourons le moment, Sergueï éclate d'un bon gros rire qu'il nous communique et voilà que nous rigolons tous les trois à gorge déployée, sans aucun raison apparente. Je regarde le décor de la scène. La pièce est vraiment petite, au mur des vieilles affiches russes et un diplôme: le diplôme d'agent de sécurité de Sergueï. On pourrait se croire à l'intérieur d'un bunker, pendant la guerre, et alors que je tire à niveau sur le cigarillo imbibé de cognac, je m'imagine le temps d'un instant dans la peau d'un important chef de guerre de l'armée rouge discutant avec le colonel Sergueï de l'avancée alarmante de l'armée allemande sur le territoire russe.

Mais non, derrière ce mur, c'est juste le métro qui circule ! Et il nous faut repartir. Nous remercions Sergueï pour son aide et son accueil très chaleureux. Cette petite demi-heure dans les coulisses du métro moscovite aura laissé dans nos mémoires un souvenir impérissable. Puis nous repartons dans le métro moscovite, décidées à ré-affronter le froid sibérien pour peut-être, à la suite d'un nouveau malaise, rencontrer un autre Sergueï et savourer un nouveau cognac ? Qui sait … A Moscou, il faut s'attendre à tout.

 

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Papounet 13/01/2017 14:46

-29° !!! C'est dingue. Sergueï a une tête très sympathique. Un Poulidor du métro ?
Donc on risque sa vie pour se faire offrir cognac, cigarillos et chocolat !