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Из России с любовью / From Russia with love

Dans la pénombre de la magie russe

A mon arrivée à Moscou, j'étais à mille lieues d'imaginer les Russes superstitieux. Aussi, à plusieurs reprises, j'ai été totalement décontenancée face à l'insolite de certaines situations.

Il m'est arrivé d'oublier un jour mon parapluie dans un des appartements que je visitais, à mon arrivée à Moscou. La propriétaire me rappelle, je fais demi-tour et remonte les deux étages pour reprendre possession de mon parapluie. Je toque à la porte, la propriétaire ouvre, je tends la main pour le récupérer. Mais, au lieu de simplement me le donner, la propriétaire me fait expressément signe d'entrer. J'obtempère. Ce n'est qu'une fois à l'intérieur, la porte refermée, qu'elle me tend le parapluie. Je la remercie, intriguée. Je m'apprête à tourner les talons mais elle me tapote le bras et me fait signe de regarder dans le miroir de l'entrée. J'obtempère, la regarde en attendant un troisième signe bizarre de sa part, mais non c'est bon, cette fois-ci je peux partir.

Plus tard, j'apprends que le seuil d'une maison ou d'un appartement est de mauvais augure. Interdiction de se passer quelque chose ou même de parler en travers du seuil d'une porte. De la même façon revenir sur ses pas est synonyme de mauvais présage. Alors pour déjouer le mauvais œil la coutume veut que l'on se regarder dans le miroir avant de repartir.

Autres exemples : interdiction de siffler dans une maison, à moins de vouloir finir pauvre. Avant de partir en voyage, on s'assoit quelques minutes : ce temps de répit est nécessaire pour être sûr de faire bon voyage. Les Russes craignent d'attirer la mauvaise fortune en prononçant des compliments ou en espérant tout haut d'heureux accomplissements, aussi dans ces cas-là, il est bien venu de cracher trois fois par-dessus son épaule gauche et de toucher du bois (si il n'y a pas de bois, on se tapote la tête). Ne jamais offrir une douzaine de roses à une fille : toujours un nombre impair. Un nombre pair de fleurs serait une invitation à la mort !

Le côté superstitieux des Russes se remarque le mieux au moment du nouvel An.

La célébration de la nouvelle année russe est bien plus importante pour les Russes que Noël. A Noël, les Russes vont à la messe, et encore les plus croyants d'entre eux. Point de grande fête familiale associée à cet événement religieux. Sous l'ère soviétique, on a essayé de supprimer des mentalités l'importance religieuse de Noël. Et avec succès. En contrepartie, la célébration de la nouvelle année est l'occasion de se retrouver en famille autour d'un bon repas, de faire des vœux la nuit même du 31 et, jusqu'au 14 janvier, de … prédire l'avenir. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, les Russes écrivent sur un morceau de papier leur vœu le plus cher. Une fois le vœu écrit, il faut le brûler le papier à la lueur d'une bougie. Après quoi les cendres doivent être versées dans un verre de champagne et avalées en même temps que le champagne.

Un lundi soir, alors que je rentre de mes cours, ma colloc Marina me propose de lire le futur. Je souris et puis je me prends au jeu. Elle appelle alors notre autre colloc Anna et je les vois commencer les préparatifs du premier dispositif destiné à lire l'avenir. Marina prend une casserole et la remplit d'eau. Elle découpe dans une feuille de papier une vingtaine de languettes. Sur chacune d'elle, elle écrit un souhait futur ou bien une réalisation ou encore un objectif à atteindre : richesse, travail, enfants, mariage, rencontres, voyages etc. Elle dispose ces languettes sur le dessus du récipient, de cette façon :

Mes collocs éteignent la lumière. Marina commence, dans l'obscurité. "Qu'est-ce qui m'attend en 2017?" Elle allume une petite bougie et la place délicatement sur l'eau au milieu du récipient de façon à ce que la flamme puisse rencontrer à un moment donné un des papiers et le brûler. Nous attendons toutes les trois religieusement, les yeux fixés sur la petite bougie, observant vers quel petit papier elle se dirige.

Puis c'est mon tour et enfin celui d'Anna. Nous nous livrons chacune à ce petit rituel trois fois. En ce qui me concerne, la bougie a brûlé deux fois le petit papier "apprendre une nouvelle langue" et une fois "enfants". CQFD.

Il faut ensuite étaler les bouts de papier qui ont servi à cet exercice sous son oreiller et dormir dessus. Le lendemain matin au réveil, le premier papier choisi d'une main encore endormie, donnera un nouvel indice sur le futur. Variante : écrire des noms de garçon sur un papier et en piocher un au réveil pour savoir quel nom aura le futur mari...

A la fin de ce premier exercice, mes collocs, tout d'abord gaies et légères, deviennent très sérieuses, et sans mot dire préparent le deuxième dispositif. Je leur pose des questions pour tenter de savoir ce qui se passe, mais c'est peine perdue. C'est comme si je n'étais plus là et qu'elles avaient été happées dans le tourbillon de la magie. Je me tais et observe leur manège, intriguée. Le deuxième procédé consiste à faire brûler un papier à la lueur d'une bougie, de telle sorte qu'une fois consumé, l'ombre de ce papier se reflète sur une surface blanche. Et c'est alors le moment de décrypter cette ombre. Le plat sur lequel se trouve le papier consumé peut être tourné dans tous les sens, de manière à ce que l'ombre prenne vie et devienne plus expressive. Je me prends au jeu, je brûle une feuille et j'essaie de lire tout haut mon avenir dans cette ombre reflétée sur la surface blanche du frigidaire. Pendant deux secondes, j'ai l'impression d'être chez un psychologue et de devoir interpréter des tâches sur un bout de carton. Au bout d'une minute, pendant laquelle je peine à ne pas rire, j'abandonne. Je n'aurais rien vu que des ruines et un chameau. Puis c'est le tour d'Anna qui brûle une nouvelle feuille. Pendant dix minutes, Anna se livre à un décryptage détaillé des moindres morceaux de l'ombre.

De mon côté, assise un peu à l'écart, j'observe la scène, à moitié amusée, à moitié effrayée par la tournure sérieuse que les choses prennent. Puis c'est le tour de Marina, après quoi nous rallumons les lumières. Fatiguée par tant de magie et perturbée par ces ruines et ce chameau prédits, je m'apprête à aller me coucher. Mais Marina m'invite à attendre minuit pour se livrer à un autre tour de magie : sortir dans la rue et demander son nom au premier homme venu. Vous l'aurez deviné, le nom de ce premier inconnu sera le nom du futur mari. Je rigole et je décline poliment l'invitation en lui expliquant que savoir le nom de mon futur mari ne serait pour moi qu'une source supplémentaire d'angoisse et de stress.

Quand je demande à mes collocs, et aux Russes plus généralement, si ils croient vraiment ces superstitions, c'est souvent la même réponse : un rire moqueur qui laisse penser que ces croyances sont plus un jeu qu'autre chose. Mais une fois qu'on les voit à l'œuvre, on se rend compte qu'ils y croient vraiment ! En tout cas, ce n'est pas demain la veille que les maisons russes seront pourvues d'un détecteur de fumée…

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papounet 23/01/2017 14:28

Est-ce que les russes ne fêtent pas le Noël orthodoxe le jour de l'épiphanie ?
Bravo pour l'article ! Ruines et chameau ? On va hercher.

Madeleine 23/01/2017 14:37

Si, Noël c'est le 6 janvier. Mais ce n'est pas aussi important que le 31 décembre :)