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Из России с любовью / From Russia with love

Rostov Veliki - Petit bijou de l'Anneau d'Or

On appelle Anneau d’Or un ensemble de villes situées à l’est de Moscou, créées entre le XI ème et le XIV ème siècles. Elles bénéficient d’une avantageuse position fluviale qui a contribué à leur essor économique.  Elles présentent bon nombre de cathédrales et monastères qui datent de la conversion de la Russie à l’orthodoxie au X ème siècle. Au XII ème siècle, cette région devient la rivale de Kiev, alors capitale de la Russie (la Rus, à cette époque). Les princes russes y étendent leur puissance grandissante. Un anneau religieux et défensif, constitué de kremlins et de monastères se forme alors, dont la base est Moscou.

J’avais désespérément besoin de sortir de Moscou et d’aller découvrir la campagne russe. Ayant beaucoup entendu parler de cet Anneau d’Or, joyau de la culture russe, sans y avoir encore jamais été, je parle de mon projet à mon amie Aurélie. Celle-ci ouvre alors mon guide, tombe sur la petite ville de Rostov Veliki, et hop ! en un temps trois mouvements nous prenons nos billets sur internet. Et trois jours plus tard, nous nous retrouvons à la gare sous la neige , un grand sourire en travers du visage, direction Rostov, destination champêtre de l’Anneau d’Or.

 

 

 

Alors qu’Aurélie découvre les trains russes, de mon côté je retrouve avec plaisir l’ambiance chaleureuse de ces vieux trains soviétiques : les familles assises sur les banquettes dans les carrés, les voyageurs qui se préparent déjà à dormir, installent leur couchette et se baladent tranquillement en claquettes dans le couloir, ceux qui passent le temps un verre de thé à la main et un paquet de graines de tournesol dans l’autre.

Vingt minutes avant l’arrivée du train à Rostov, la dame qui gère le wagon – il y en a une par wagon et toutes sont vêtues du même costume – s’approche de nous d’un air très sérieux et préoccupé et nous annonce que le train arrive bientôt à Rostov et qu’il faut se vite se préparer à descendre. Nous la rassurons en lui montrant que nous n’avons qu’un petit bagage et que nous sommes prêtes. Dix minutes plus tard, elle revient à la charge, l’air encore plus affairé que la première fois et nous répète que le train arrive bientôt, comme si nous n’avions pas compris l’urgence de la situation ou comme si elle était responsable d’une évacuation de grande ampleur avant l’arrivée d’une catastrophe naturelle. Cette fois-ci, nous explosons de rire, devant le grotesque de la situation, ce qui bien sûr ne manque pas de la vexer.

Le train finit par arriver en gare et nous posons enfin le pied sur le sol de Rostov. Il neige encore plus qu’à Moscou, il fait nuit et les quais ne sont qu’un merveilleux tapis blanc scintillant à la lumière des lampadaires du quai.

Un taxi accepte de nous emmener à l’auberge de jeunesse que nous avons réservée, la seule de la ville. Nous ne savons pas du tout quoi attendre de cette petite ville de 36.000 habitants, si ce n’est un magnifique et ancien kremlin. Après avoir posé nos affaires dans un dortoir de six personnes, déjà occupé par un groupe de quatre Russes, nous décidons de partir sans plus attendre à la rencontre du cœur de Rostov. Charmante promenade nocturne. La rue principale qui mène au centre est très large et bordées de vieilles et rustiques maisons en bois coloré

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Tout d’un coup surgit d’une de ces maisons une jeune femme jambes nues seulement vêtue d’une légère doudounne.

En voyant nos mines surprises, elle s’esclaffe et nous rassure en nous expliquant qu’elle attend une amie. Nous engageons la conversation, son amie finit par arriver et elle nous invite à l’anniversaire qui a lieu chez elle en ce moment même. Après avoir remercié de cette chaleureuse intention, nous leur expliquons que nous voulons absolument voir Rostov by night. Nous partons donc mais non sans leur avoir donné rendez-vous à minuit dans le centre de Rostov, devant un bar précis.

Rigolant de cette rencontre insolite, nous reprenons notre chemin. Au carrefour suivant, les bulbes dorés du kremlin de Rostov se dévoilent enfin à nos yeux, comme surgissant d’un vaporeux écrin de neige. Vision onirique. Nous accélérons alors le pas et dix minutes plus tard, nous nous retrouvons sur la place de la ville, déserte, le Kremlin et ses multiples bulbes se dressant devant nous. Notre contemplation est alors perturbée par le bruit pétaradant d’une voiture déboulant de nulle part : juste les jeunes de Rostov s’amusant à glisser sur la grande place de la ville. L’attraction du vendredi soir à Rostov, probablement.

Après trente minutes de marche, vers 23 heures, nous trouvons enfin un restaurant où dîner. La cuisine est fermée mais nous réussissons tout de même, après bon nombre de sourires et de clignements d’yeux charmeurs, à faire sortir de la cuisine un plat de frites et deux grosses salades, les restes de la cuisine du soir. Le bar-restaurant est presque vide. Deux Russes sirotent leur bière, dans un coin et, accoudés au bar, deux autres Russes discutent tout en jetant de réguliers coups d’œil sur les deux petites Françaises dégustant leur salade rostovienne. La télé projette les clips commerciaux russes du moment. Alors que nous nous apprêtons à partir, les deux Russes du bar se retournent carrément vers nous et engagent la conversation. Aurélie, originaire de Tahiti, fait sensation ! Nous nous promenons avec eux dans le centre de Rostov pendant quelques minutes durant lesquelles nous essayons,  en vain, d’avoir une conversation cohérente avec eux. Il faut dire que leur degré d’alcoolémie n’aide en rien. Ils s’appellent Gricha, ancien soldat et actuellement professeur, et son ami, Anton, skater de Rostov. 

Derrière leur évident état d’ébriété se cache une curiosité de parler à deux Françaises perdues à Rostov et aussi une  joie de pouvoir enfin pratiquer les quelques rudiments d’anglais qu’ils connaissent. Nous réussissons à leur dire au revoir, après maintes embrassades et selfies et la promesse de se revoir pendant le week end. Nous repartons gaîment vers l’auberge de jeunesse, dans le froid de la nuit rostovienne. Dix minutes plus tard, une voiture s’arrête à notre hauteur, les fenêtres se baissent et apparaissent la mine joyeuse de nos deux amis précédemment rencontrés. Ils nous invitent à monter dans le taxi et indiquent au chauffeur de taxi l’adresse de notre auberge de jeunesse. Une fois arrivés à destination, nous descendons tous du taxi, nouvelles embrassades, bataille de boule de neige bon enfant et nouvelles déchirantes séparations. Nous sommes décidées à avoir une bonne nuit pour affronter les prochaines aventures. C’est peine perdue. Impossible de s’enfoncer ne serait-ce que dans la première phase de sommeil : un ours dort dans la chambre. Toutes les dix secondes, le silence est perturbé par le ronflement, ou plutôt le rugissement, d’une des filles de la chambre. Aurélie et moi sommes partagées entre l’hilarité et l’énervement. Finalement, l’oursonne se calme et tout ce petit monde s’endort paisiblement … à trois heures du matin.

 

Samedi matin, après une bonne douche, nous poussons la porte de l’auberge de jeunesse. Le temps est idéal : un froid sec, de la neige partout, un ciel bleu et l’odeur de l’hiver. Tout va bien. Nous en oublions même l’oursonne de la nuit. Affamées, nous essayons de savourer le petit-déjeuner du restaurant de l’hôtel, à bas de suspicieux produits russes : kacha, blinis, serniki (des croquettes au fromage). Heureusement le café et les œufs nous sauvent. Et nous revoilà reparties, direction le Kremlin de Rostov.

Aurélie se casse la figure tous les cent mètres, sur le sol verglacé de la route, mais nous parvenons enfin aux abords du Kremlin. Sur fond de ciel bleu et rayonnant d’une lumière hivernale très claire, les bulbes de Rostov s’offrent à nous sous un aspect totalement différent mais non moins magique. Juste avant d’atteindre la place centrale, notre œil européen est amusé par ce contraste entre ces espèces de vieilles échoppes vétustes et insolites au premier plan, et les majestueuses tours du Kremlin au second plan.

L’ambiance de ce même endroit à deux moments  différents de la journée n’a absolument rien à voir. Totalement désert et semblable au lieu de tournage d’un Tarkovski, le vendredi soir, rien à voir le samedi matin. Les babouchkas, vêtues de multiples couches de vêtements, sont sorties tôt vaincre le froid pour étendre leurs marchandises et retrouver leurs copines sur la place de la ville.

La place du village a des airs de souk, la frénésie est palpable, tandis que derrière, le Kremlin se dresse immobile, mystérieux et impassible témoin de nombreux samedis matin comme celui-là. Nous pénétrons enfin dans les enceintes du Kremlin. Il faut savoir que ce Kremlin, datant de la seconde moitié du XVIIème siècle, ancienne demeure du métropolite de Rostov et de Iaroslav, renferme en son sein une cathédrale et quatre églises.

La cathédrale de la Dormition, que nous visitons en premier, respire cette atmosphère chaleureuse propre aux anciens édifices orthodoxes : une lumière vaporeuse sombre et chaude, des icônes ça et là faiblement éclairées par la lueur des cierges, les murs tapissées de fresques anciennes. Les gens qui y pénètrent revêtent un visage très recueilli, personne ne parle, on déambule lentement le long des murs, on se regarde à peine, on cherche à comprendre le sens de toutes ces icônes dont les visages ne se dévoilent que mystérieusement au regard du visiteur ou du dévôt.

Puis nous déambulons au milieu des autres édifices peuplant le Kremlin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fond du jardin du Kremlin se dresse un petit pavillon dont nous franchissons les portes sans plus attendre. A l’intérieur, deux étages : au premier, une babouchka vend des boissons chaudes, au deuxième une toute petite salle en bois offre aux visiteurs une table carrée au milieu de laquelle se dresse un samovar. Aurélie commande un thé, je choisis de l’hydromel et nous montons nous asseoir autour de la table, aux côtés d’une famille russe venue ici, comme nous, pour se réchauffer. Amusées et charmées par ce moment de convivialité typiquement russe, nous observons la scène et les Russes sourient d’entendre du français.

Une fois réchauffées, nous repartons poursuivre notre visite. Cette fois-ci, nous sortons du Kremlin pour aller voir le lac Nero qui s’étend aux pieds du Kremlin. Avec Aurélie, nous avions repéré ce lac dans le guide et c’est avec une grande joie que nous découvrons cette immense étendue gelée et enneigée.  Après maintes glissades, nous parvenons aux abords du lac.

Au loin sur notre gauche se profile la silhouette du monastère du Saint-Sauveur et de Saint Jacob.

Nous entreprenons alors une marche vivifiante au bord du lac jusqu’au monastère.

Après quoi nous décidons de rentrer à l’hôtel. Nous demandons aux babouchkas vendant des souvenirs aux abords du monastère le numéro des taxis du coin. Sans plus attendre, l’une d’elle prend son téléphone et nous commande un taxi. Elle ne cache pas sa stupeur et nous demande d’où l’on vient et ce que nous faisons à Rostov. Les habitants de Rostov ne comprennent pas vraiment ce qui peut intéresser deux Françaises dans leur ville. Je lui demande si elle est là tous les jours, ce à quoi elle me répond qu’elle ne vient que les week end. Je lui demande s’il ne fait trop froid. Elle me montre ses multiples couches de laine d’un air aguerri et rigole en affirmant : « Et il ne fait pas encore froid ! » A côté de ces stands de souvenirs, un homme, la mine bourrue et résolue, vend du poisson séché, comme on en voit souvent ici.

Le taxi arrive enfin, une vieille Lada, dans lequel nous embarquons après avoir chaleureusement remercié les dames russes. A l’auberge, nous profitons du départ de la chambre du groupe des Russes et de l’oursonne pour piquer un petit somme réparateur avant d’affronter la nuit rostovienne. Vers 19h, nous sortons. Je demande à la dame de l’accueil si elle connaît une bonne adresse où dîner. Elle me montre du doigt le restaurant de l’hôtel, en m’assurant que ce soir, étant donné que c’est samedi soir, il y aura une bonne ambiance et beaucoup de gens. Soit, allons-y ! A peine entrées, Aurélie et moi nous regardons l’une l’autre en riant. La salle du restaurant n’est peuplée que par un couple de jeunes amoureux sirotant un verre de vin rouge les yeux dans les yeux. J’observe leurs mains : chacun d’eux portent une alliance. Et ils n’ont que la vingtaine. Je suis toujours impressionnée et intriguée par ces nombreux couples que je rencontre qui sont déjà mariés à vingt ans. Sans vouloir faire de généralité, il est vrai que les Russes se marient très jeunes. Une fois qu’on a trouvé la bonne personne, « sa partenaire pour la vie », comme je l’ai souvent entendu, on ne se pose pas de question, on se marie. Et la notion de mariage est souvent dépourvue de sens religieux. C’est juste comme ça.

La serveuse du restaurant met un point d’honneur à nous faire visiter le deuxième étage : une salle des fêtes décorée de façon traditionnelle, qui sert aux grands événements. Accrochées aux murs d’une petite salle annexe, des photos de Poutine s’adonnant à la pêche sur le lac Nero de Rostov. Il faut dire que le lac Nero abonde en poisson d’eau douce ! 

Une fois redescendues dans la salle principale, notre nouvelle amie nous offre à chacune un shot de vodka que nous avalons à la santé de Rostov et de tous les Rostoviens.

Après le dîner, au lieu de nous diriger vers le centre comme la veille au soir, nous décidons d’essayer le bar/restaurant que nous ont conseillé nos deux amis russes de la veille, situé à cent mètres de notre hôtel. En français, le bar s’appelle : les Amphores dorées. A peine après en avoir poussé les portes, nous tombons sur Gricha, assis à une table en compagnie d’un ami. Il  nous fait signe de nous joindre à eux, ce à quoi nous obtempérons sans plus tarder. Puis arrivent deux filles, puis une troisième. Puis arrive sur la table la traditionnelle bouteille de vodka. Et enfin la traditionnelle chicha. Je demande à Gricha si ces filles sont ses amies. Il me répond que ce sont juste des connaissances.

Nous buvons un premier shot, le shot de la rencontre. Les rires fusent autour de la table, tandis que les gens arrivent de plus en plus. Le barman augmente le son et nous perfectionnons notre connaissance des tubes commerciaux russes du moment. A une table à côté de nous sont assises un groupe de femmes âgées de  la quarantaine, apprêtées de façon très kitsch. A un moment donné, deux d’entres elles décident d’ouvrir la piste de danse. Et Aurélie et moi, en jean baskets, décidons de les rejoindre pour enflammer la piste avec elles. Les filles de notre table nous rejoignent et, cerise sur le gâteau, le barman, qui fait aussi office de DJ, passe tout spécialement pour nous, un tube français du moment. Alors que je sors fumer une petite cigarette, je tombe sur deux des quadragénaires, l’une d’entre elle en larmes dans les bras de son amie qui essaie de la consoler. Je demande si tout va bien. La femme en état de parler m’explique que le mari de son amie est mort il y a quelques semaines et que la chanson passée à l’instant dans le bar était l’une de ses préférées. Je ne sais pas trop comment réagir devant le grotesque/insolite/touchant de la situation. Finalement, je lui réponds quelques paroles sincères et réconfortantes, la sert dans mes bras et re-rentre dans le bar.

Puis, dans le matin naissant, Aurélie et moi rentrons à l’hôtel, rigolant encore de l’insolite de cette soirée. Les garçons de la table ont insisté pour payer la chicha et les boissons consommées. Tradition russe : les femmes ne paient jamais. Douce fatalité !

Dimanche matin, c’est un nouveau jour ensoleillé qui nous attend dehors. Nous décidons de retourner aux Amphores dorées pour prendre le petit-déjeuner. A hauteur du bar, nous nous entendons appeler par nos prénoms, ou du moins nos prénoms prononcés à la russe : ce sont les serveurs et le barman d’hier soir qui se tiennent debout à l’entrée du restaurant, la clope au bec et le visage marquée par une dure nuit de travail. Ils nous accueillent avec un grand sourire. Une tête nous paraît encore inconnue : nous nous présentons. Le nouvel arrivant s’appelle Simeon. C’est alors que Simeon et le barman, Nassib, nous entraînent à l’intérieur et nous invitent à boire le thé avec eux. Précieux rituel russe. Nous devenons alors deux princesses entourées de deux prétendants aux petits soins. Aurélie et moi ne savons comment réagir. La scène est drôle et en même temps embarrassante. Nous apprenons alors que Nassib est le fils du gérant du bar. Alors qu’il s’affaire dans tous les coins du restaurant, téléphone en main et mine très sérieuse, Siméon veille à ce que nous ne manquions de rien. De temps en temps, Nassib revient et s’asseoit avec nous. Nous voilà donc en train de savourer un copieux petit-déjeuner alors que, pendant ce temps, Nassib et Siméon nous observent en souriant, décomposant chacun de nos gestes et buvant chacune de notre parole. Scène très cocasse. Alors qu’Aurélie réclame une deuxième fois au serveur le café qu’elle a commandé, Nassib adopte une mine de despote contrarié et se précipite vers le serveur, Pacha (diminutif de Pavel) pour le réprimander. Je lui assure que ce  n’est pas grave, que nous pouvons attendre. Le pauvre serveur me fait penser à Séraphin Lampion au réveil, avec ses paupières tombantes et sa démarche lunaire. Aurélie et moi le prenons tout de suite en pitié. Nous entamons une conversation très intéressante avec Simeon. Après nous avoir fait part de sa surprise de rencontrer deux Françaises à Rostov, il me demande de but en blanc pourquoi je ne suis pas mariée. Après lui avoir répondu un semblant de réponse et après avoir jeté un rapide coup d’œil à son annulaire droit (les Russes portent l’alliance à la main droite), je lui renvoie la question. Il me répond : « Il faut d’abord trouver la bonne personne ! ». S’ensuit alors un dialogue de sourds durant lequel il me dit qu’il n’a pas encore trouvé la bonne personne pour juste après m’annoncer qu’il se marie en janvier et enfin que sa fiancée attend un bébé. J’essaie de comprendre la logique de son récit mais j’abandonne après plusieurs vaines tentatives. Alors que nous lui soumettons notre plan d’aller visiter un village aux alentours, il rigole tout d’abord, nous demandons ce que nous pouvons bien trouver à ce village, puis appelle Nassib pour lui faire part de son amusement. Enfin il nous propose de nous emmener en voiture. Nous remercions de la délicate attention mais sans vraiment comprendre, étant donné qu’il venait de nous assurer qu’il devait travailler toute la journée. Bref, Aurélie et moi décidons de laisser faire. C’est alors qu’il se met à arpenter le restaurant, téléphone en main et la mine affairée. Entre temps, Nassib, lui aussi affairé, nous lance de temps à autres et de loin des petits sourires amicaux. Son père, le propriétaire des lieux, vient d’arriver. Aurélie et moi ne pouvons nous empêcher de lui trouver des airs de mafieux.  Il est midi, il faut partir pour profiter du soleil avant la tombée du jour. Siméon commande la note et réprimande Pacha lorsque celui-ci dépose le ticket devant nous. Encore un repas que nous ne paierons pas. Après un rapide au revoir à Nassib, nous sortons et suivons Siméon. Dehors, nous attendons. Quoi ? Aucune idée. Enfin une voiture se pointe, à nouveau une vieille Lada russe. Au volant, un jeune homme à la mine rabougrie, qui nous jette un rapide « Privet ! ». Nous comprenons alors la raison des appels téléphoniques de Siméon. Celui-ci a donc bien remué ciel et terre pour réveiller ce jeune homme – qui est en fait son petit frère – propriétaire de la Lada, pour promener à leur guise les princesses que nous sommes devenues à ses yeux. Alors que nous avions prévu d’aller visiter un petit village recommandé par le Petit Futé, Siméon ne nous laisse pas le choix et nous emmène à quelques kilomètres de Rostov dans un village où se situent les incontournables musée de la confiture, musée des fameuses cuillères en bois russes ainsi que des… ours !

Alors que la voiture s’achemine doucement sur les routes enneigées, Simeon, assis devant mais retourné de trois quart, ne peut détourner son regard d’Aurélie, visiblement fasciné par son air exotique et ravi par notre joyeuse conversation. Ne parvenant pas à prononcer le prénom d’Aurélie, il décide de l’appeler « Olala ». En chemin, nous faisons un détour par le lac, où Siméon veut nous montrer un merveilleux point de vue. La voiture stoppe, il nous ouvre les portières, porte nos sacs et nous montre les différents éléments du paysage à prendre en considération.

Puis direction le musée des confitures ! Simeon a visiblement fait sauter un après-midi de travail pour montrer à ses hôtes françaises les beautés de sa ville. Ses descriptions ne manquent pas d’auto dérision, surtout lorsqu’il demande à son frère – silencieux depuis le début – de passer par le « centre » du petit village où nous arrivons. S’il n’avait pas été là, nous aurions pris pour un vague ensemble de bicoques ce qui est en fait le véritable centre du village. Je suis contente d’enfin voir à quoi ressemble la vraie campagne russe, aussi vétuste soit-elle que ce petit village. Simeon fait arrêter la voiture pour nous montrer ces espèces de congélateurs naturels où les habitants de la campagne entreposent fruits et légumes, été comme hiver, pour les conserver au frais.

Puis nous arrivons à l’endroit où se trouvent concentrés le musée de la confiture, le musée des cuillères en bois et les ours.

Au musée de la confiture, une femme russe à l’enthousiasme déconcertant nous expose les différents types de confiture.

Nous apprenons alors que plus une femme sait faire de confitures différentes plus elle est accomplie. Aurélie et moi hochons la tête avec un ironique intérêt, sous le regard fier de Siméon et de son frère, totalement indifférent à ce qui est en train de se passer. Pendant deux secondes, j’imagine ma tête si, profitant de la douceur de mon lit un dimanche matin, mon frère m’avait harcelée au téléphoner pour aller balader sans réchigner deux étrangères débarquées de nulle part, m’inondant de leur enthousiasme et désirant aller visiter le très exotique musée de la confiture. J’aurais probablement été comme lui, voire pire. Mine de rien, ce musée m’aura mieux fait comprendre la motivation de ma colloc Marina à régulièrement consacrer la moitié de ses week end à confectionner des confitures étranges à base de fruits fièrement ramenés de son village natal pour ensuite envahir de toutes sortes de pots le pauvre frigidaire de la cuisine. Et tout cela en affichant un sourire de toute puissance invincible.

A la fin de la visite, Simeon nous entraîne sans plus tarder dans le couloir du musée et en pousse une autre porte menant au musée de la cuillère en bois. Une forte femme en costume traditionnel nous accueille. Mais Simeon lui coupe presque la parole en lui affirmant qu’il assurera lui-même la visite. Désirant se montrer sous son visage d’authentique moujik russe, il me fait irrésistiblement penser à Charles Ingalls (sans la bedaine) dans la petite maison dans la prairie. Se munissant des outils adéquats à la coupe du bois, il nous montre sans plus attendre les mouvements à adopter pour tailler des petits copeaux de bois dans lesquels seront ensuite taillées les cuillères de bois. Après quoi nous sommes chaleureusement invitées à en faire de même, chacune notre tour. Nous prenant au jeu, nous nous essayons à ce dur travail de moujik. Devant notre hésitation, la forte femme de l’entrée nous lance un jovial : « Même mes enfants savent le faire ! » Puis nous traversons les quelques pièces du musée, nous laissant entraîner dans le merveilleux monde de la cuillère en bois, de sa taille dans le bois à son polissage.

Les yeux pleins de l’image de ces jolies cuillères en bois russes, nous nous dirigeons ensuite vers le lieu où se trouvent les ours. Excitées à l’idée de voir des ours russes, nous le sommes tout de suite beaucoup moins lorsque nous découvrons que ceux-ci vivent dans une cage ne leur laissant que peu d’espace pour évoluer.

Puis nous nous dirigeons vers la sortie. Alors que nous nous apprêtons à monter dans la voiture, Simeon nous surprend par une imprévisible invitation à visiter … la ferme voisine ! Il doit sûrement penser qu’en tant que véritables princesses françaises, nous n’avons jamais vu ni mis le pied dans une vraie ferme.

Nous nous prenons alors agréablement au jeu de la découverte et ne manquons pas de nous extasier devant les vaches  et les cochons de la ferme et surtout de pousser des gloussements de joie lorsqu’il nous donne l’autorisation de monter dans le tracteur, comme s’il donnait à des inconnus un privilège d’habitude rarement accordé.

Puis il est l’heure de rentrer. Le soleil a déjà commencé à tomber. La voiture repart pour Rostov, Simeon nous dévisageant toujours autant qu’au début de la journée. Une fois arrivés à l’hôtel et après maints et maints remerciements et la promesse de s’écrire et de se revoir, nous nous quittons. Aurélie et moi décidons de rentrer quelques temps à l’hôtel avant de ressortir dîner. Il faut dire que nous avons matière à réfléchir. Ce musée de la confiture nous a bien laissé perplexes : il serait grand temps de se mettre à la confection de confitures si nous voulons arriver à faire quelque chose de nos vies dans ce pays !

Au moment du dîner nous décidons de ressortir aux Amphores dorées, seule valeur sûre de Rostov, en ce qui concerne la nourriture. Alors que regardons le menu, deux jeunes aperçus déjà la veille nous demandent s’ils peuvent se joindre à nous. 

Plus intimidés que curieux, la situation devient rapidement gênante. Soudain, de manière totalement impromptue, surgit Simeon accompagné d’un nouvel ami. Nous nous saluons chaleureusement de nouveau. Lui et son compagnon s’asseyent à nos côtés sans manquer de chasser fièrement les deux jeunes de leur place.
Etrangement, son ami ne dit pas un mot mais s’empresse de rire lorsque nous rions. Visiblement ennuyé, il fait rapidement signe à Simeon qu’il est temps de partir. Celui-ci s’exécute mais à contre-cœur. Nouveaux adieux, invitation au mariage de Siméon qui aura lieu en janvier et promesse de prochaines retrouvailles. Cette fois-ci, nous allons bien payer nous-mêmes notre dîner !

Le voyage se termine. Après une rapide promenade dans la neige nous rentrons à l’auberge. Le lendemain matin, le train nous attend à la gare de Rostov, direction Moscou. Retour à la vie quotidienne ! Au revoir Rostov, au revoir Rostoviens, merci pour votre hospitalité ! Moscou, nous revoilà !

 

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Papounet 27/11/2016 14:24

Bravo pour ce reportage vivant, original et bien illustré sur Rostov Veliki et l'Anneau d'or. J'attends maintenant les confitures en France !