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Из России с любовью / From Russia with love

Une imprévisible séquestration

« Madeleine, viens, on va au parc »

Tout a commencé par ce message d’Anna.

Un jour après mon retour sur le territoire de la Sainte Russie, après avoir passé quelques douces semaines sur le sol français, la réalité russe s’est imposée à moi alors que je ne m’y attendais pas du tout. Vous allez comprendre…

Enchantée par l’invitation d’Anna, je regarde par la fenêtre de mon appartement : l’air est chaud et doux, il est 19h30, je suis à Moscou, tout va bien. Allons au parc ! La perspective de cette promenade me réjouit et je me dis que je pourrai rentrer tôt pour travailler avant de dormir. Parfait. Quelques minutes plus tard, je rejoins Anna. Chaudes retrouvailles, nous ne nous sommes pas vues pendant trois bonnes semaines. Nous commençons à nous raconter nos aventures de ces derniers jours, quand surgissent derrière Anna deux hommes que n’importe qui aurait pu prendre pour des touristes backpackers ou des SDF. Ils portent en effet un énorme sac à dos et un tapis de sol, bref la panoplie du voyageur qui dort à la dure. Après de très brèves salutations, peut-être même inexistantes maintenant que j’y pense, Anna me fait signe et sans plus attendre, nous engageons la marche derrière eux. Je lance alors à Anna un regard chargé de perplexité. Je lui demande ce qui se passe, qui sont ces deux hommes, où nous allons. Bref, autant de questions basiques selon moi, auxquelles je n’obtiens que des réponses évasives .

Voici les seules informations que je possède à ce moment-là : ces deux hommes s’appellent Oleg et Ramazan. Oleg, un grand Russe bien baraque et peu loquace. Ces quelques mots suffiraient pour le moment à le décrire. Ramazan, son compère, deux ou trois fois plus petit (de taille normale donc), originaire du Daghestan. Tous deux sont en fait des collègues de travail d’Anna.

Nous nous mettons en route vers le parc, du moins c’est ce que je pense à ce moment-là. Pourquoi nos deux compagnons portent des sacs à dos ? Aucune idée. Vu les réponses évasives que j’obtiens à mes nombreuses questions, je me résigne et, contente de rencontrer de nouveaux Russes, de pouvoir échanger avec eux (enfin « échanger »…difficile d’échanger avec un ours russe comme Oleg), je décide de me laisser porter par le courant.

Oleg commande alors un taxi. « Tiens, le parc doit être assez loin, si Oleg commande un taxi. Soit », pensé-je. Tout en parlant à Anna, je lui dis que je ne dois pas rentrer tard pour finir un travail que je dois rendre le lendemain. Le regard interloqué qu’elle me lance alors me fait comprendre que nous allons beaucoup plus loin qu’un simple parc dans le centre de Moscou et qu’il serait compliqué de rentrer le soir même. Je commence à devenir alors un peu nerveuse.

Nous nous engouffrons dans le taxi. J’ai l’impression d’être embarquée dans une soirée bizutage ou un EVJF (enterrement de vie de jeune fille).

Le taxi roule, roule, roule… Je regarde par les fenêtres, espérant comprendre par moi-même vers où nous nous dirigeons, puisque personne ne daigne me donner d’informations. Lorsque le taxi s’engage hors du centre vers les lointaines banlieues de Moscou, ce n’est plus à une soirée surprise que je pense mais plutôt à une séquestration. A mes regards un peu inquiets, Anna sourit. Le taxi roule toujours et dans la voiture, la bonne humeur arrive en même temps que nous quittons les banlieues de Moscou pour nous aventurer sur de petites routes de campagne cabossées. Oleg et Ramazan rigolent gentiment de mes fautes grammaticales quand je parle russe. Je commence à me détendre.

Après moult et moult virages et une heure de taxi, Oleg fait signe au chauffeur de s’arrêter à l’orée d’un bois. Je me mets à rire en pensant à tout ce que cette situation a d’insolite.
Oleg s’engage dans un petit chemin de terre à travers la forêt. Nous le suivons sans attendre. Il fait maintenant nuit. Anna et moi échangeons de petits rires furtifs pour évacuer les poussées d’adrénaline.

Oleg semble chercher un endroit précis. Tel un pisteur, il hume l’air, scrute l’horizon et examine le sol. Nous sortons de la forêt, encore quelques pas et Oleg pose enfin son sac à dos. D’emblée, nous nous arrêtons. Je jette un œil autour de moi pour m’approprier les lieux et tout d’un coup, je me sens envahie par une profonde joie et un bien-être quasi absolus. Alors que seul Oleg commence à s’affairer, Ramazan, Anna et moi observons les alentours. La forêt derrière nous, le glouglou d’une petite rivière paisible qui fait un coude autour de nous, le chant claquant des grenouilles, un ciel limpide et chargé d’étoiles. Le ravissement est à son comble. J’oublie toute notion du temps, toute angoisse s’évanouit et je me laisse totalement séduire par la scène qui se déroule sous mes yeux. Entre temps, Oleg a sorti des sacs deux tentes et un mini barbecue. Alors que Anna et moi proposons notre aide, il nous fait signe de nous asseoir, nous assurant qu’il se charge de tout. Le bon vieux partage des tâches à la russe. Les hommes russes ne cuisinent que très rarement quand ils sont chez eux, mais au grand l’air, la cuisine est leur domaine. Ne pouvant rester en place, Anna et moi aidons à monter les tentes. Puis je m’asseois, observant attentivement les moindres faites et gestes d’Oleg qui me fascine de plus en plus. Mi-ours mi-loup, il semble totalement dans son élément. Chacun de ses gestes est d’une précision parfaite. Vient alors le moment où il s’agit de préparer les fameuses « chachlik » (шашлык). Rituel incontournable dans la vie estivale russe. Les chachliks viennent du Moyen-Orient mais les Russes et les Géorgiens s’en sont appropriés la recette. Il s’agit de brochettes de poulet, d’agneau ou du porc, marinées d’une façon très particulières et grillées sur le feu. Seuls les hommes russes peuvent cuisiner les chachliks, eux seuls connaissant la traditionnelle recette de la marinade. Honneur oblige. Pendant la cuisson de ces chachliks, la norme est de boire une bouteille de vodka tout en portant de nombreux toasts. Et c’est exactement ce à quoi nous nous livrons. Ramazan inaugure la série des toasts et nous levons nos verres à la santé de la France.

Je suis impressionnée et charmée par cette culture des toasts. On a souvent ce cliché du Russe associable et froid. Mais en vérité, le Russe – ou plutôt le Slave - recherche toujours la compagnie des autres. A Moscou à cette période de l’année et les beaux jours arrivant, je vois très souvent dans les parcs des groupes de personnes, entre amis ou en famille, réunis pour profiter du beau temps et se réjouir jovialement en bonne compagnie. Bien sûr, c’est l’occasion de savourer les bons plats traditionnels et de fêter l’amitié à grands coups de vodka. Lorsque son tour est venu de porter un toast, d’une voix rauque mais non moins chaude, regardant ses camarades dans les yeux, le toasteur parle d’amitié, de l’importance de savourer le moment présent et de la beauté des choses simples. Autant de sujets fondamentaux et qui pourraient sembler rebattus, bien sûr. Mais célébrés avec sincérité par un peuple dont l’histoire a été marquée par les souffrances, les guerres, la pauvreté et la misère, ces thèmes deviennent lourds de sens et ces moments de toasts sont toujours chargés d’émotions.

Légèrement échauffés par la vodka, nous entamons la dégustation des chachliks et engageons une grande conversation à cœur ouvert autour du feu, sur ce qui distingue les Français et les Russes, et finalement, sur l’âme russe en elle-même. A ce tournant de la conversation, Oleg pose sa brochette, cale ses profonds yeux bleus dans les miens et m’interroge :

« Madeleine, tu sais ce que c’est l’âme russe ? »

Je me tais. Il saisit alors une poignée de terre et commence :

« Ce qui fait notre force, à nous, le peuple russe, c’est la terre. Nous sommes tous frères et sœurs et notre mère, c’est notre terre. »

Une phrase simple mais très juste. En écoutant Oleg parler, je réalise que ce sentiment de l’appartenance à une terre est profondément en moi. Peut-être que les histoires les plus belles et les plus édifiantes sont celles qui s’attachent à la terre car finalement nous sommes aussi faits de terre. L’âme russe me séduit, cette âme qui aime profondément sa patrie, qui la défend de toute intrusion. Cette âme ne se donne pas sans méfiance. Elle est passionnée et intègre. Je ne ferai pas de généralisation mais je pense que les Russes ne demandent qu’à parler de leur terre, de leur histoire et qu’ils sont heureux quand ils voient que l’on s’intéresse à ce qui les constitue essentiellement. Après alors, ils se tournent volontiers vers l’autre. Vous vous souvenez peut-être de cette scène du film Autant en emporte le vent lorsque le père, Monsieur O’Hara, sentant la guerre venir, explique à sa fille Scarlett la valeur de la terre et de leur fief qu’ils ont appelé Tara. Plus tard dans le film, Scarlett se fait l'écho de son père : « La terre, c’est la seule chose qui dure vraiment ».

Parlant ainsi de l’âme russe à la lueur du feu, nous ne réalisons pas que nous nous sommes progressivement fait encercler … non pas par une horde de loups, mais par une épaisse brume. Tous, nous ressentons alors le mystère et la poésie de cette scène presque surnaturelle. Une vraie scène à la Soleil trompeur (Утомлённые солнцем) ce film où, en contraste avec le dramatique contexte politique des Grandes Purges des années 1935, sont célébrée les joies estivales et bucoliques de la campagne russe.

Me souvenant seulement de quelques mots d’un poème de Pouchkine sur la brume, appris à l’Inalco l’an dernier, je bredouille dans ma barbe quelques mots en russe afin de faire travailler ma mémoire. Et comme un puissant écho, j’entends soudainement Oleg entreprendre de sa voix tonitruante la récitation de ce même poème de Pouchkine. Bouche bée et immobile, je l’écoute déclamer les vers avec entrain et émotion, ce même homme qui une heure plus tôt, armé d’un redoutable couteau, coupait sans pitié des morceaux de viande. Anna, habituée quant à elle, me regarde en souriant boire les mots qui sortent de la bouche d’Oleg.

Ayant terminé de réciter les vers, Oleg, comme pour rester en symbiose avec la nature, enlève sans ambages pantalon et pull et se précipite comme un enfant dans la rivière…très froide. Devant tant d’enthousiasme et d’extravagance, je ne peux qu’éclater de rire. Deux minutes plus tard, Oleg sort de l’eau, se réchauffe auprès du feu. Puis nous décidons d’aller nous promener jusqu’au coude même de la rivière. Nous nous allongeons dans l’herbe légèrement humide et savourons la beauté sacrée de la nature qui vit doucement dans la pénombre. Il est 4 heures du matin. Quelques minutes plus tard, doucement bercés par le concert des grenouilles, nous rentrons dormir dans les tentes.

Je me souviendrai toujours de cette nuit. A peine rentrée à Moscou, on m’a enlevée et emportée presque contre mon gré loin de l’agitation et des richesses superficielles de la capitale pour me plonger sans transition dans la campagne russe. Maintenant, je sais qu’une invitation qui peut sembler aussi simple que « Madeleine, viens, on va au parc », peut en cacher une autre, beaucoup moins innocente mais non moins charmante !

Une imprévisible séquestration

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Jeremy 24/06/2016 09:26

Dis donc, c'est un véritable "Dersou Ouzala" que tu nous as déniché là :-)
En te lisant je retrouve un peu l'esprit des premières pages de Terre des Hommes.
Mais je pense que la terre n'a pas de patrie... Elle est universelle. Enfin tu me connais ;-)
Ecris-nous de nouveaux articles !

papounet 02/06/2016 14:47

Incroyable histoire ! Ca commence par un scénario à la "Taken" pour se poursuivre par du Pouchkine-Tennyson, si on se remémore "The shell" ! Puis "Tara", la terre et le rapprochement entre l'Amérique d' O'Hara, la Russie d'Oleg et... le Clos . Que d'émotions, de coïncidences, de signes ! Bravo. Je suis impatient de lire le prochain article.

Jocelyn 01/06/2016 10:14

Magnifique, à te lire encore !